La cause de l’Autisme : Séminaire Européen

La cause de l’Autisme : Séminaire Européen

Séminaire Européen d’échange sur le travail

avec les enfants et jeunes atteints de TSA

Les bonnes pratiques dans le travail avec les enfants et les jeunes atteints de TSA

 

I. Une pratique qui convient au sujet
L’objectif principal de ce séminaire est de prendre comme point de départ, l’exposition de différentes pratiques et expériences développées au sein des organisations participantes, afin de définir la spécificité de leur approche clinique et d’établir les éléments, communs ou spécifiques à chacun d’entre eux, qui peuvent être considérés comme des « bonnes pratiques » dans le travail d’accompagnement avec les enfants et les jeunes atteints de TSA.

Dans l’état actuel des connaissances et des résultats de la recherche scientifique liée à l’autisme, il est conseillé d’adopter dans le travail avec les enfants et les jeunes atteints de TSA, une position prudente et d’opter pour des réponses établies dans un consensus entre les professionnels et les familles. Après plus de cinquante années de recherche, les découvertes –que ce soit sur les causes, la présence et la progression des symptômes ou sur les traitements- restent très limitées. Cette précaution et engagement pour le dialogue, ne sont pas contradictoires avec les progrès de la science dont les travaux s’orientent de plus en plus vers l’affirmation des causes multifactorielles : génétiques, épi-génétique, biologiques, environnementales─ et diverses autres causes caractérisées par la plasticité neuronale et en lien avec la singularité de chacun.


Des rapports récents sur les « bonnes pratiques cliniques » (1) sur l’autisme, indiquent qu’actuellement il n’y a pas une « bonne pratique » en ce qui concerne le soutien ou le traitement psychosocial des enfants atteints de TSA. A la différence du traitement de certaines maladies qui relèvent du domaine de la médecine, actuellement il n’existe pas de preuve scientifique telle pour pouvoir établir de recommander à tous les enfants atteints de TSA un traitement unique et en assurer l’efficacité. De même, les études réalisées à ce jour, qui cherchent démontrer l’efficacité d’un seul type de traitement, souffrent d’un certain nombre de biais méthodologiques qui limitent grandement la pertinence de ses résultats.

L’approche clinique des organisations participantes au Séminaire européen, ont en commun une position éthique qui constitue la base de leurs stratégies thérapeutiques et l’idée que l’enfant autiste est un « sujet » à l’œuvre. Ce qui implique un respect absolu de leur singularité et par conséquent, une approche individuelle du cas par cas basé sur l’accompagnement et la collaboration entre l’enfant et l’adulte partenaire qui tient compte des préférences, des choix, des inventions et des solutions trouvées par l’enfant lui-même.

Ce respect et cette considération pour le caractère unique de chaque enfant et de chaque intervenant, considéré comme la marque d’un style personnel, est le moteur du travail avec l’enfant et à partir de quoi, nous développerons ce qui peut être reconnu comme « des bonnes pratiques », des pratiques qui seront les mieux indiquées pour travailler ce qui est en jeu pour l’enfant autiste.

À la lumière de cette approche de départ, nous travaillerons sur les différents aspects qui peuvent être promus comme étant des bonnes pratiques dans le travail avec les enfants et les jeunes autistes et avec leurs familles : la fonction de l’accueil dans les institutions qui travaillent avec les enfants et les jeunes autistes, condition préalable pour qu’un traitement soit possible; l’importance et la difficulté du diagnostic précoce; modalités de traitement de la petite enfance et sa continuité dans le parcours de soins; attention au moment crucial de l’adolescence de ces enfants; stratégies pour l’âge adulte; travailler avec les parents tout le long du suivi dans chacun des différents âges de la vie.

II. Les difficultés et les risques pour établir ce qui pourrait être une « bonne pratique » dans le travail avec les êtres humains, autistes ou non.

L’utilité, la nécessité et l’importance de certaines procédures de vérification appliquées aux procédés de fabrication et de la production, ou la finition du produit dans le domaine de l’industrie et des domaines similaires de l’activité humaine, n’est pas mise en doute. Par exemple, les déterminations analytiques de la microbiologie, des matériaux inorganiques, etc., dans le processus de préparation de certains aliments, sont des procédures essentielles pour la viabilité de ceux-ci. Si l’on ajoute à cela la mise en place de mécanismes de contrôle pour assurer l’application régulière de ces procédures, nous décrivons un aspect de ce qu’on appelle la gestion de la qualité appliquée à l’industrie alimentaire.

La méthodologie de ces procédures de détermination microbiologique peut être appliquée sans problème à d’autres domaines, par exemple, pour contrôler antisepsie d’une salle d’opération ou du matériel chirurgical d’un hôpital, mais si nous essayons de les appliquer à certains domaines de la santé sociale ou de la pratique éducative, il est tout simplement impossible, inapproprié. Et quand cette impossibilité est forcée, le résultat ne peut être que de la tromperie ou le fraude.

Le forçage dans l’application de la méthodologie propre au discours du contrôle de la qualité et de ses certifications, aux certains procédés des méthodologies de l’intervention sociale, sanitaire et éducative, est la tentative d’éviter, d’esquiver et d’escroquer cette impossibilité inhérente en lien avec l’humain. Et cela depuis le début où il s’agirait de contourner la difficulté même d’établir les critères et les indicateurs par de la pure évaluation.

Cette tendance et ce forçage vers la standardisation qui cherche à être imposée de manière autoritaire, comme étant le seul recours acceptable, dévoile une conception de ce qui veut être évalué et soumit à un contrôle de qualité, d’une conception des relations humaines, du social, de la manière comme ses mouvements surgissent dans le sujet depuis les premiers moments de la vie, dans sa relation à son environnement, à ses semblables et au monde qui l’entoure. Une conception aussi de la condition humaine et de la souffrance humaine.

Les relations humaines ont une différence qualitative fondamentale avec le reste de systèmes de relation que nous connaissons, au sein de chaque espèce et entre différentes espèces, ce trait différentiel est la variabilité, la diversité, la spontanéité et la créativité, la capacité d’improvisation et d’innovation, tous de traits qui reposent précisément dans l’inexacte, dans le désajustement, dans le malentendu structurel propre à notre système de communication : le langage humain dans tout son ampleur et en ce qu’il implique du corps de l’être parlant. Sans ces traits il n’y a pas de l’humain, il y a qu’une machine.

Parler de « bonnes pratiques » dans le travail avec des enfants et des jeunes qui présentent les difficultés liées à ce que qui est communément appelle le TSA, veut dire pour nous, d’opposer une résistance au forçage, effronté et menaçant qui cherche à imposer une pratique dévastatrice qui se désintéresse de tout ce que de la souffrance n’entre pas dans les moules rigides et grossiers dans lesquels on essaie de la ranger, sous les hospices du handicap ou de ce qui dérange. Pour nous au contraire, cela veut dire chercher, actualiser, mettre à l’épreuve et promouvoir les pratiques qui respectent les conditions essentielles dans lesquelles peut se manifester l’humanité, pour que ces dites pratiques, répondent aux difficultés que présentent ces enfants et ces jeunes.

Les organisations et les institutions qui participent à ce séminaire ont développé et mis en pratique depuis quelques décennies, une série de pratiques et orientations qui se sont avérées respectueuses envers la manière si particulière que chaque enfant a de répondre à ses difficultés. Ces pratiques répondent à la fois au traitement des dites difficultés rencontrées et à l’établissement des relations thérapeutiques profitables au travail avec les familles (mères, parents, frères, et grands-pères, parfois), sont également appropriées pour promouvoir l’intérêt au savoir et l’envie d’apprendre chez l’enfant. Elles permettent aussi d’établir et maintenir la relation éducative avec les instituteurs, les éducateurs et avec tout celui qui saura adopter avec eux, une position de savoir ne pas savoir.

La vérification à propos de ce qui est le plus convenable et le meilleur, l’intérêt de sonder comment il est fait, et pour établir comment le faire de la manière la plus correcte et pertinente possible, c’est un intérêt propre à l’humain, aussi propre que la rigueur qui convient à une telle tâche. Cette rigueur devrait pouvoir nous empêcher de prendre certains raccourcis, comme celui de prétendre changer notre pratique dans les institutions, pour une affaire dicté par un protocole. Jacques-Alain Miller (2) signale cette tendance comme la passion nord-américaine du « how to » : « chaque chose dans le monde, chaque activité dans le monde est susceptible d’avoir un » how to « , comment, le faire …, on peut avoir un comment conduire une automobile, mais de là à savoir comment se conduire avec les hommes, avec les femmes, avec les enfants, avec les astres, avec soi-même, avec le corps… » Cette différence, ce pas de plus est celui que nous prenons soin de ne pas forcer, de ne pas escamoter là où le discours de la gestion de la qualité avec sa proposition de formalisation généralisée n’est pas une vérité qui cherche à savoir, mais à s’imposer.

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(1) Voir le travail réalisé dans Antenne 110

(2) Miller, J.A., Structure, développement et histoire. Gelbo. Bogotá 1999.

La cause de l’Autisme : La vérité sur l’autisme

La cause de l’Autisme : La vérité sur l’autisme

La vérité sur l’autisme – par Vilma Coccoz

 

D’après un journaliste connu des medias nationaux espagnols, le dictionnaire Oxford vient d’introniser un néologisme comme étant le mot de l’année et comme une nouvelle incorporation encyclopédique. Il s’agit de la post-truth o post-vérité ; un hybride assez ambigu dont la signification « désigne des circonstances dans lesquelles les faits objectifs sont moins influents sur la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et à la croyance personnelle ».

D’après une autre source médiatique, le terme ainsi inventé est simplement un euphémisme du mensonge, l’expression vient à signifier le temps de la manipulation et des contre-vérités.

En ce qui concerne la bataille de l’autisme[1] cette dénomination semble correspondre aux termes avec lesquels a été menée la campagne instrumentalisée par l’empire ABA. D’après une minutieuse analyse réalisée par le professeur canadien Michelle Dawson, elle-même autiste, on peut constater que « pas tout le monde n’est comportementaliste aujourd’hui, mais quand l’objectif de modifier la conduite se focalise sur l’autisme, les partisans augmentent de façon impressionnante. […] le groupe de partisans de la méthode ABA dans l’autisme inclus des thérapeutes, des éducateurs et des moniteurs ; parents, grands-parents, amis de la famille ; organismes financiers, groupes professionnels et de pression ; professeurs, avocats, juges et journalistes ; politiques, bureaucrates et la Commission de Droits de l’Homme du Québec »[2]. Comment peut-on expliquer cet accord majoritaire entre groupes humains si différents ? Quels sont les éléments qui permettent de soutenir cette croyance univoque pour réussir à rassembler « les cotés légal, scientifique et populaire » ?

Une litanie de prémisses incomparables propulse l’industrie ABA sous la bannière d’une méthode qualifiée de « scientifiquement prouvée » ou « médicalement nécessaire ». Dawson analyse en détail la rhétorique des arguments axés sur de fausses oppositions dont le pouvoir hypnotique est facile à reconnaitre dans les tracts de propagande : l’autisme étant équivalent à tragédie, souffrance et condamnation, les postulats faux deviennent des menaces ; « ou bien les enfants autistes sont traités précocement avec des interventions intensives et suivant les méthodes comportementales de façon efficace ou bien ils sont condamnés à une vie d’isolement et d’institutionnalisation. L’autisme est incompatible avec la réussite, l’intelligence, l’intégrité physique et psychologique, la dignité, l’autonomie et l’apprentissage ; ou bien on est autiste ou bien on peut accéder à ces possibilités ; ou bien l’autiste est traité avec la méthode ABA et réussit à ressembler à un non-autiste ou bien il est condamné. L’autisme est pareil à une bombe nucléaire, à une apoplexie, à un diabète, à une maladie terminale, à être « marqué par la souffrance d’un accident terrible » et, une fois de plus, toujours équivalent à un cancer. Si vous êtes contre la méthode ABA alors vous êtes pour l’institutionnalisation. Si la méthode ABA est critiquée alors les enfants seront détruits. L’autisme est incompatible avec l’humanité ; ou bien on est autiste ou bien on est humain. Si l’on prive un autiste de la méthode ABA alors il finira par être jeté à terre et encadré par quatre soignants baraqués employés à domicile ».

Dawson remet en cause les artifices de ce discours autoritaire, destiné à semer la terreur et la soumission. Elle fait appel à la dimension éthique de tout traitement possible de l’autisme, et plaide pour le respect  de l’intelligence autistique, en se révoltant face à la méconnaissance immuable de l’angoisse que provoque chez les autistes l’exigence d’abandonner ses petites forteresses de défense devant l’intrusion programmée qu’ils subissent, ayant comme finalité de faire de l’enfant autiste un enfant « comme les autres ». Dawson  proteste contre l’ignorance et la sottise avec lesquelles on méprise les « pics d’aptitude » des autistes, dont ils se servent pour des activités particulières ou pour leurs capacités extraordinaires d’érudition. Pour les aider à avancer, elle explique qu’il est nécessaire de prendre en considérations d’autres voies, d’autres modes d’apprentissage, différents de ceux qu’on a conçu pour les enfants non autistes.  Elle en vient à comparer la violence qui s’exerce sur les personnes autistes en essayant de les transformer par l’entrainement systématique –  à celle qu’on pourrait exercer sur les noirs si l’on voulait qu’ils deviennent des blancs en avançant comme argument qu’être blanc c’est statistiquement mieux.  Elle conclue avec cette observation très précise que, assurément, « tous les pleurs, les cris et les fuites sont, vraisemblablement, le bruit et le vacarme de l’enfant qui est forcé, de façon répétée, à renoncer à ses points forts ».

Discréditer la psychanalyse fait partie de la propagande de l’industrie ABA à travers des propos infamants et par le recours, répété jusqu’à satiété, du supposé manque d’« évidence scientifique » du traitement analytique. Récemment l’association Aprenem a essayé de soutenir, signatures à l’appui, une action malintentionnée de dénonciation et de diffamation de la pratique psychanalytique. Le président de l’association Teadir Catalogne, Ivan Ruiz, a répondu par une lettre ouverte[3]. Il n’y a pas eu de réponse. Pour quelle raison ? Pourquoi ne prend-on pas en compte les interrogations soulevées par Dawson ? Où trouver la vérité sur l’autisme sinon de côté des expériences réellement vécues, dans les précieux témoignages cliniques et non pas du côté des statistiques difficilement vérifiables ?

La leçon de Naoki

« Les personnes autistes, nous n’utilisons pas tous les mots dont nous avons besoin, et ce sont ces mots perdus qui causent tous les problèmes ».

Telle est la conclusion de Naoki Higashida, le jeune auteur de La raison pour laquelle je saute[4]. Grâce à la méthode d’écriture inventée par sa mère et une éducatrice, il a réussi à franchir les murs du silence autistique jusqu’à nous inviter à participer à son expérience subjective au travers d’un texte très émouvant qu’il a écrit quand il avait seulement treize ans. Dans ce texte écrit sous la forme d’un dialogue l’auteur répond aux questions les plus habituelles suscitées par son comportement, ainsi Naoki étale peu à peu les éléments clés de sa façon singulière d’être dans le monde, habituellement interprétée de manière préconçue et erronée.  Avec l’espoir d’être reconnu et respecté, dans le but de participer  à un dialogue sur sa condition, afin d’occuper sa place dans le banquet de la vie.

Son témoignage s’organise autour de ses difficultés avec les mots et le langage, que Naoki nomme « le mystère des mots perdus ». A partir de ce fait massif et fort, une série de conséquences vont en découler et s’infiltrer dans tous les aspects de son existence. Le jeune Naoki ne se trompe pas dans sa réflexion : « les personnes qui souffrent d’autisme naissent en dehors du domaine de la civilisation ». Parce que parler constitue l’essence de l’humanité, que la résonance de la parole est constitutive de  l’être humain et que nous nommons, avec Lacan, être parlant.

Naoki confesse que dans sa lutte titanesque pour ouvrir les digues de sa carapace, malgré qu’il se soit senti abattu et vaincu de nombreuses fois, il s’est soutenu d’une  ferme conviction : pour vivre sa vie comme être humain il n’y a rien de plus important que le fait de pouvoir s’exprimer.

Il existe quelque chose de spécifique à la parole, affirme Lacan, au point que le terme d’handicap trouve sa véritable portée chez les sourds-muets : « la langue de signes ne se conçoit pas sans la prédisposition à acquérir le signifiant ». Ensuite, il nous prévient de l’abime existant « entre le cri initial et le fait que, à la fin, l’être humain […] réussisse “à pouvoir dire quelque chose” »[5]. Dans l’écart entre le cri et le dire nous apercevons la complexité de la condition humaine, soumise aux irrévocables lois du langage, régie par une structure que nous précède et face à laquelle chacun d’entre nous a été confronté pendant l’expérience de l’enfance. C’est précisément en considérant ce tournant vital que s’affirme la thèse psychanalytique de la causalité psychique, valable également pour l’autisme, en le considérant avec Lacan, comme un état de la subjectivité, un état de la parole, dans laquelle quelque chose se « congèle ».

Naoki raconte jusqu’à quel point l’énonciation personnelle est problématique dans cet état « congelé », comment la voix ne se noue pas au discours, elle sort très forte ou très faible. Il ne peut pas la contrôler, et cela devient presque impossible à contenir. Quand il y parvient, cela lui déclenche une forte douleur, comme s’il s’étranglait lui-même.[6]

Naoki admet qu’il ne réussit jamais à dire ce qu’il veut, et bien qu’il vive les mêmes sentiments que les autres, il  reconnait être incapable de les exprimer. Il décrit également le désespoir  de se sentir attrapé, prisonnier dans un corps qu’il ne vit pas comme étant le sien  propre. Sans liberté ni contrôle, il ressent la plus grande solitude et la plus grande dépendance. Terrorisé par une avalanche de mots mais incapable de maintenir une conversation, son impuissance l’accable, il souffre des crises, et il s’exaspère. Tourmenté par ses erreurs, se haïssant de provoquer la colère et la déception chez les autres, il avoue avoir maudit le jour de sa naissance.

Néanmoins, grâce à son admirable acharnement et l’heureuse trouvaille d’une voie propice pour faciliter son expression, ce jeune a trouvé petit à petit une modalité d’habiter le discours. Son livre propose une série de pistes précieuses pour ceux qui souhaitent accompagner les autistes dans leur travail de sortie de l’état « congelé » vers l’émergence d’un dire propre. En tenant toujours compte de la singularité irréductible de chaque solution, impossible à  universaliser, car elle est le produit de l’invention de chacun.

Il expose avec beaucoup de précision son fonctionnement particulier. Le flot de paroles dans lequel il se noie souffre du manque d’ordre du langage, c’est pour cette raison qu’il doit prendre appui sur ce qui le réconforte et le rasure. Les lettres, les chiffres, étant immuables, ce sont ses plus fideles alliés. Discuter lui est très dur !, affirme-t-il. Cela explique que la répétition des mots ou des questions qu’on lui pose, l’aident à chercher dans le chaos de sa mémoire, fuyante et indifférente au sens du temps, jusqu’à trouver un souvenir qui puisse lui servir de référence, un modèle – de toutes manière insuffisant quand il s’agit de sentiments.

Malgré sa tendance à capter en images le sens du mouvement extérieur incessant, qui lui apparait « sans filtre », sans la fenêtre du fantasme, il nous enseigne sur la condamnation que suppose l’usage sans limites des pictogrammes et des dessins. « Il est possible que quelques autistes semblent plus heureux avec des images et des diagrammes, d’où se suppose qu’ils doivent être à chaque moment mais, en fait, cela fini par nous limiter. Cela nous conduit à nous penser comme des robots dont chacune de ses actions est préprogrammée ».

Prisonnier dans un corps qu’il vit comme étranger, son incessant mouvement n’est autre chose, assure-t-il, que l’expression de son désir d’échapper, de se libérer. Si on me touche, disait Donna Williams, je n’existe plus. Naoki précise aussi qu’il est effrayant d’être touché par les autres, car cela signifie que l’autre personne prend le contrôle de son corps et viole la barrière de défense qu’il a construit avec beaucoup d’effort et destinée à éviter le harcèlement  et l’intrusion des autres dans sa fragile intimité. Le refuge dans les stéréotypies et les mouvements rythmés est aussi puissant que l’impulsion apparemment insensée de partir en courant après  quelque chose qui a capté  son intérêt. Sauter, affirme-t-il, c’est comme se débarrasser, en enlevant de soi les cordes qui l’attachent au corps.

En ce qui concerne les apprentissages Naoki répond très clairement : « Je suis très découragé de constater que les gens ne se rendent pas compte que les autistes sont vraiment affamés de connaissances. […] Je veux grandir en apprenant un million de choses nouvelles ! […] Mais pour apprendre nous avons besoin de plus de temps et de stratégies et d’approches (pédagogiques) différentes. Et en vérité, les gens qui nous aident à apprendre doivent avoir encore plus de patience que nous ».

Voilà que le terme de « vérité » apparait dans le témoignage de Naoki, lié à son vécu intime. C’est justement cette perspective subjective de la vérité que Lacan a exploré infatigablement jusqu’à nous en donner sa version psychanalytique. La vérité, nous a-t-il appris, ne peut pas toute se dire. C’est impossible, les mots manquent. Néanmoins, cette vérité, même écornée, nous est indispensable puisque c’est grâce à elle que nous pouvons saisir le réel, autrement dit la manière dont chacun est affecté par le langage, et au fond c’est que Freud a appelé l’inconscient. C’est pour cette raison, que Lacan avait ajouté, qu’il ne convenait  pas, à la vérité, de la mettre dans tous ses états. La vérité de l’autisme est, donc, la vérité de chacun des autistes, au un par un, dans la radicalité de son expérience personnelle comme être parlant. Et le seul moyen de pouvoir l’atteindre est de préserver l’espace dans lequel elle puisse prendre la forme d’un dire personnel.

Le mois de mai 2016 a eu lieu à Barcelone un Forum sur l’autisme, organisé par la Escuela Lacaniana de Psicoanálisis [ELP], qui s’intitulait Autistes, insoumis à l’éducation ? Lors de ce Forum  des enseignants, des psychanalystes, des psychothérapeutes, des personnes autistes, des parents, des éducateurs, des autorités de l’administration publique de Barcelone et des représentants de partis politiques, ont participé.

La réussite de l’événement est venue couronner le travail constant que les membres de l’ELP réalisent depuis des années pour préserver des espaces de vie, des espaces de parole, dans lesquels le principe fondamental est le respect de la subjectivité de la personne autiste, ainsi que le respect de la singularité de ses solutions et trouvailles et, aussi, de son éventuel silence.

Barcelone et Saragosse, sont des villes dans lesquelles, historiquement, la pluralité des approches dans le traitement de l’autisme dans les dispensaires de psychiatrie de l’enfant, pour les tous petits, s’est maintenue. La psychanalyse d’orientation lacanienne s’est consolidée comme une  véritable alternative, souhaitée par les parents dans bien des cas et beaucoup d’entre eux ont adhéré aux Associations Teadir[7]. Le dynamisme de ces associations au niveau national est admirable. Une exposition d’artistes autistes intitulée Le monde au singulier, qui a été organisée à Saragosse par Teadir Aragon, a déjà parcouru une partie du territoire national et s’est déplacée à l’étranger.  Partout elle a reçu d’excellentes critiques et une grande affluence du public L’intervention du Président de Teadir Catalogne, Ivan Ruiz, au Parlement catalan[8] pour défendre la pluralité des approches dans le traitement de l’autisme a marqué une étape importante dans l’expression démocratique du respect de la liberté et de la dignité de la personne.

Cette année, de nombreuses manifestations sont prévues dans différentes villes,  sièges de l’ELP. Elles sont destinées à diffuser notre perspective, notre manière d’accompagner l’énorme travail des autistes pour se faire une place dans le monde, en mettant à l’abri la vérité écornée, mais indispensable, qu’il nous faut à tous pour exister.

Traduction : Esteban Morrilla

Révision : Guy Briole

[1] Eric Laurent, La bataille de l’autisme, Paris, Navarin, Le Champ freudien, 2012.

[2] M. Dawson : Le mauvais comportement des comportementalistes. Dans le blog Foroautismo@elp.org.es

[3] A lire dans le blog Forum Autisme.

[4] N. Higashida, La raison pour laquelle je saute. Rocaeditorial. Barcelone 2014 (Non traduit en français)

[5] J. Lacan, Conférence à Genève, dans sa traduction à l’espagnol. Intervenciones y textos 2. Manantial. Buenos Aires. 1988,  p. 129

[6] Sur la dimension particulière de la voix, cf. Jean-Claude Maleval. L’autiste et sa voix.

[7] Associations Teadir avec ses trois sièges : Teadir Catalogne, Teadir Aragon, Teadir Euskadi

[8] Dans le blog du Forum Autisme.

La cause de l’Autisme : Une interview de Christiane Alberti

La cause de l’Autisme : Une interview de Christiane Alberti

Une interview de Christiane Alberti, présidente de l’Ecole de la Cause freudienne par Patricia Bosquin-Caroz, directrice du Congrès PIPOL 8

20 décembre 2016 par Patricia Bosquin-Caroz

Patricia Bosquin Caroz — En France, il fut dernièrement question d’interdire la psychanalyse appliquée au traitement de l’autisme ? Que s’est-il passé ?

Christiane Alberti — En voulant « condamner et interdire » la psychanalyse « sous toutes ses formes » dans la prise en charge de l’autisme, le projet de résolution déposé à l’Assemblée nationale par le député Fasquelle et débattu le 8 décembre dernier,  est apparu d’emblée comme un texte liberticide sans précédent. Il portait atteinte à l’évidence aux libertés fondamentales chères à notre pays, « patrie des droits de l’homme » : liberté de pensée, liberté académique, liberté de choisir sa méthode de soins et d’éducation…

Même à se limiter au traitement de l’autisme, ce texte foncièrement autoritaire, n’a d’équivalent que dans des régimes totalitaires. Aucune démocratie, aucun état de droit n’avait osé formuler une telle interdiction doublée d’une condamnation toute morale.

Cette résolution est contraire aux prudentes recommandations de l’HAS qui ont classé la psychanalyse parmi les méthodes « non consensuelles », et jamais parmi les « non recommandées ».  Contrairement à ce qui est avancé, le projet s’appuie, en fait de science, sur une vulgate scientiste qui exige qu’un seul courant d’opinion, groupe de pression intéressé, soutenu par de puissants lobbys internationaux, règne en maître : celui qui assure la promotion et le marché des thérapies cognitivo-comportementales.

PBC — L’Ecole de la cause freudienne s’est très vite mobilisée contre ce projet liberticide. Quelle fut son action ?

CA L’Ecole de la cause freudienne, avec l’Institut de l’Enfant, a pris l’initiative d’une lettre aux députés, soutenue par 102 premiers signataires qualifiés, lettre qu’il s’est agi de faire connaître, diffuser, signer. Notre premier objectif  fut d’empêcher le vote de cette résolution. La mobilisation s’est avérée énorme d’emblée, d’une poussée constante qui n’a jamais faibli. Les moyens déployés, nombreux et alertes, ont suscité un élan, un entrain, indéniables qui indiquent qu’une telle initiative de riposte était attendue, et que nos collègues étaient bien décidés à croiser le fer avec tous ceux qui veulent interdire la psychanalyse. La pétition a recueilli en une dizaine  de jours plus de 20 000 signatures. Elle a rencontré un désir.

Un blog fut créé pour y signer la pétition, www.cause-autisme.fr, puis enrichi en quelques jours d’un florilège d’articles et de rubriques. Un compte Twitter @lacauseautism a été mis en place ainsi qu’une page Facebook.

Conjointement à cette mobilisation, les délégations régionales de 17 ACF sont allées à la rencontre systématique des députés, pour les éclairer, les informer, les alerter, en comptant qu’ils s’opposeraient à ce texte illiberal et obscurantiste. Une édition spéciale du Nouvel Ane fut réalisée en deux jours et distribuée auprès de chacun des députés et sénateurs. Nul, dans l’Ecole et dans l’Institut de l’enfant,  n’a ménagé ses forces pour faire entendre les enjeux cruciaux de ce vote.

Cette mobilisation populaire fut décisive. La résolution N°4134 invitant le gouvernement « à condamner et interdire la pratique de la psychanalyse sous toutes ses formes dans la prise en charge de l’autisme » a été rejetée par le vote de la majorité des députés participant au vote. L’épisode de cette résolution était clos. Mais le combat restait entier. En effet, pour qui a suivi le débat qui s’est tenu le 8 décembre à l’Assemblée nationale, il est peu douteux que si le texte avait été moins outrancier et plus respectueux de certaines conditions juridiques, il n’aurait pas suscité le même rejet, car son orientation générale suscitait l’adhésion de certains qui ont voté pour le rejet.

PBC — Votre action a pesé lourd dans la balance, vous avez pu éviter qu’un gouvernement ne condamne la psychanalyse et pourtant vous ne semblez pas rassurée. Vous allez poursuivre le combat ?

C.A — La prise en charge de l’autisme est assurément devenue une question brûlante de société, à voir la précipitation d’événements que ce vote a engendrés : articles dans la presse papier, dans la presse électronique,  mentions ou commentaires sur différentes radios. Prises de positions politiques, auditions à l’Assemblée nationale. Cette résolution constitue une nouvelle stigmatisation des sujets autistes et des psychanalystes. Ceux qui l’ont soutenue espéraient sans doute surfer allègrement sur la vague de désinformation sans précédent qui accumule préjugés et contre vérités sur la psychanalyse : que les psychanalystes ne travaillent pas avec les parents,  culpabilisent les mères, veulent enfermer les enfants autistes… Elle se traduit notamment dans les institutions par une véritable chasse aux sorcières.

Oui, d’autres combats s’annoncent, pour la cause de l’autisme et pour la psychanalyse. Le Blog La cause de l’autisme www.cause-autisme.fr entend y contribuer. Son objectif : informer, mobiliser, partager, faire connaître.

Il rassemble déjà un réseau de correspondants en régions. Car la prise en charge de l’autisme connaît une situation fort préoccupante. De graves carences dans les prises en charges et accompagnements des autistes sont indéniables et nous avons à constituer un lieu d’adresse pour que ces manquements et les souffrances qu’ils engendrent puissent se dire.  Ce blog veut contrer l’offensive tendant à interdire la psychanalyse. Il peut être une base pour cette contre-offensive.

PBC — Vous évoquez une offensive…

CA  Car c’est bien cela qui en définitive était en jeu dans cette résolution : une offensive sans précédent qui vise à faire interdire la psychanalyse, de l’espace public dans un premier temps. Elle révèle que l’autisme est un cheval de Troie pour les TCC. Mais pourquoi, comme l’a si bien dit Jean-François Cottes, « ont-elles besoin des pouvoirs publics, du gouvernement, de l’Assemblée Nationale pour assurer leur promotion, et même pour se faire imposer de force ? ».

Disons qu’elles incarnent la méthode, la rhétorique, le discours qui convient à l’idéologie de l’évaluation. Et l’évaluation apparait aujourd’hui comme la seule idéologie consistante qui dans le champ académique, sanitaire et social, rencontre  comme seul verrou la psychanalyse, en ce qu’elle se fonde, qu’elle se transmet, via le transfert. Que pourra-t-on contre la force du transfert ?

Depuis plusieurs années, l’Ecole de la Cause Freudienne à travers ses Journées d’études, ses moyens de diffusion numériques, visent à rendre plus visible, lisible ce qu’est la pratique de  la psychanalyse aujourd’hui : une pratique rigoureuse et contrôlée, en constante évolution.  Cet accent tient compte du contexte actuel de l’Ecole, son contexte direct, à savoir le champ psy. Il s’agit de prendre la mesure de l’évolution de ce contexte ces dix dernières années, dés lors que les institutions sont sommées de marcher au pas de la biopolitique. La psychanalyse ne dispose plus des relais qu’elle a eus pendant des décennies, dans le champ universitaire. Et le contexte académique nous est défavorable, à considérer les politiques publiques relatives aux champs sanitaire et médico-social. Il s’agit de compenser ce déficit dans la diffusion et dans l’adresse. D’où l’enjeu de mesurer et comprendre  l’ampleur de l’évaluation et de ses conséquences. « Il était fatal que les psychanalystes se choquent avec les évaluateurs » avait avancé J.-A. Miller dans Voulez-vous être évalués ?

PBC — Et maintenant ?

CA — En décembre 2016, tout un peuple s’est levé pour dire non à l’interdiction de la psychanalyse. C’est une vague qui va s’amplifier et qui aura des suites…

La cause de l’Autisme : L’échec temporaire d’une propagande par Gil Caroz

La cause de l’Autisme : L’échec temporaire d’une propagande par Gil Caroz

L’échec temporaire d’une propagande par Gil Caroz, vice-président de l’ECF

20 décembre 2016

Le 8 décembre 2016, à l’Assemblée nationale, ce sont les dénégations de Mr Fasquelle, poussé dans ses derniers retranchements lors du débat sur sa proposition de résolution, qui ont signé un échec momentané d’un programme de propagande contre la psychanalyse. Non, s’est-il exclamé, ce n’est pas un combat contre la psychanalyse. Non, a-t-il ajouté, ce n’est en rien totalitaire. Non, ajoute le psychanalyste, ce n’était pas sa mère.

Si le projet de résolution de monsieur Fasquelle a été rejeté, c’est parce qu’il a été liberticide en invitant le gouvernement français « à fermement condamner et interdire les pratiques psychanalytiques dans toutes leurs formes, dans la prise en charge de l’autisme ». Il n’y a pas que les psychanalystes qui ont entendu les dénégations de Mr Fasquelle, la majorité des députés l’a entendu également. Mais ce rejet qui constitue pour nous une bataille gagnée, n’a rien de rassurant. Bien au contraire. Compte tenu du débat qui s’est tenu à l’Assemblée, nous avons toutes les bonnes raisons de penser qu’un projet de résolution semblable mais rédigé de façon plus habile aurait été voté par une majorité de députés. En effet, la plupart des députés qui se sont exprimé ne semblaient pas avoir comme préoccupation première la défense de la psychanalyse. A suivre les débats qui ont précédé le vote, la tendance dominante à l’Assemblée reflète le discours de civilisation qui est aux commandes bien au delà de la France en matière de santé mentale. Un discours qui ne jure que par les bonnes pratiques évaluées par l’idéologie du chiffre. Dans ce sens, le combat qui se mène actuellement en Belgique contre la loi sur les professions des soins de santé mentale est identique. Il concerne un discours ambiant qui règne chez nous, les occidentés, bien avant et au-delà des événements De Block ou Fasquelle.

Or, si le projet Fasquelle est une chronique d’un échec annoncé, le programme de propagande bien orchestrée qui l’a précédé nous semble fort inquiétant. Nous avons pu entendre que la psychanalyse est une pratique non consensuelle. Le terme « non consensuelle » a pour l’HAS un sens précis, celui d’une pratique qui ne peut pas être évaluée selon l’idéologie du chiffre-explique-tout. Mais le sens de ce terme glisse dans le débat, et dévient rapidement un adjectif fait pour décrire une pratique « inefficace » et très contestable. Comme si les pratiques TCC, recommandées par l’HAS seraient, elles, « consensuelles ». Bonne blague. L’annuaire de l’EuroFédération de psychanalyse recense 2500 praticiens de la Santé mentale autour du Champ freudien qui sont par essence opposés aux pratiques de dressage par les TCC. Il suffit de cette donnée pour contester le supposé « consensus » autour de thérapies TCC.

La propagande va encore plus loin quand elle associe la psychanalyse au packing pour insinuer qu’elle serait une pratique maltraitante. Cela se trouve dans l’appel fait au gouvernement dans la proposition de résolution, à faire reconnaître par la Fédération française de psychiatrie les recommandations de bonnes pratiques « afin qu’elle renonce officiellement au packing, à la psychanalyse et à toutes les approches maltraitantes » (sic !). Ailleurs, nous avons pu lire que les psychanalystes « noyautent les universités », qu’ils font de l’enfant autiste un objet de leur fantasme, et bien-sûr, l’ancienne rengaine totalement fausse selon laquelle la psychanalyse « culpabilise » la mère et la famille. La cerise sur le gâteau est l’exigence de Mr Fasquelle à ce « qu’on cesse d’induire les familles en erreur et de leur imposer des traitements dont elles ne veulent pas ». On aurait envie de s’exclamer en réponse : que Mesdames et Messieurs les adhérents du lobby anti-psychanalyse commencent !

Ces choses écrites sont entendues à l’ONU. La manœuvre est claire. On fait dire au Comité des droits de l’enfant de l’ONU qu’elle « constate » qu’en France, « les enfants autistes continuent de faire l’objet de thérapies psychanalytiques inefficaces »[1]. Ensuite, quand on demande des comptes aux députés qui signent le projet de la résolution fasquelienne, ils répondent : que voulez-vous ? Nous ne faisons que vouloir appliquer les directives de l’ONU. La boucle est bouclée.

Ainsi, le projet de résolution a été rejeté, mais le mal est fait. Les choses ont été dites, et elles feront leur chemin. Rien de bon ne nous attend dans l’avenir sauf à continuer notre travail de psychanalystes, c’est dire l’analyse du discours scientiste ambiant afin de dévoiler sans répit la malveillance de ces tentatives de figer le savoir de l’inconscient, de le faire taire à jamais, par des moyens légaux.

[1] Nations-UNIS, Convention relative aux droits de l’enfant du 23 février 2016

La cause de l’Autisme : Manifeste pour un abord clinique de l’autisme

La cause de l’Autisme : Manifeste pour un abord clinique de l’autisme

Manifeste pour un abord clinique de l’autisme

Ce Manifeste de l’Institut psychanalytique de l’Enfant a été diffusé dès février 2012, en réponse à une première proposition de loi du député D. Fasquelle, visant à interdire la psychanalyse du champ des soins aux sujets autistes. Il retrouve ici toute son actualité.

Autisme et psychanalyse : nos convictions

 

L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir de nombreux représentants professionnels[1] et les
plus grandes associations familiales (UNAPEI[2]).

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens -, des professionnels de champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… – qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique.

C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

1 – Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni « l’École expérimentale de Bonneuil », avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de J. Lacan.

L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens – l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition.

Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des « ateliers » où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

2 – Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant.

Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons 5 axes de réponse :

  • La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.
  • Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».
  • L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».
  • Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent.
  • En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif», qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalisantes, qui s’auto-proclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

3 – Les classifications actuelles des troubles mentaux- spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits « Asperger », montrent combien cette catégorie est instable. A l’intérieur de ce « spectre », il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

4 – Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc.- présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type « C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie», mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

5 – Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.

Le 2 février 2012

La Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant

Mme Judith Miller (Paris) – Dr Jean-Robert Rabanel (Clermont-Ferrand)
Dr Daniel Roy (Bordeaux) – Dr Alexandre Stevens (Bruxelles)

[1] Collectif des 39 : http://www.oedipe.org/fr/actualites/autisme39
Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux : http://www.sphweb.info/spip.php?article937
[2] UNAPEI : http://www.unapei.org/IMG/pdf/2012_01_20CPUnapei_PPLAutisme.pdf